Call for Papers

Dossier thématique de la revue RiCOGNIZIONI, no. 5/2017
Coord. Oana Fotache et Adrian Tudurachi

Durées courtes de vie dans la littérature/Short lifespan of literature

« la MODE est la fixité même en comparaison des vertiges
dont notre littérature est saisie. »

(« De la mode en littérature », La Mode, 29 mai 1830).

 

La relation entre mode et littérature, maintes fois remise en question, reste suggestive par la tension qu'elle engage entre le vocabulaire de la nouveauté, de l'apparence et du périssable, et le système littéraire, dont la principale raison est d'instituer des cadres de consécration et de conservation perpétués dans la longue durée. Difficile de nouer ces deux régimes de la temporalité : « Mode et littérature, quel lien entre l’éphémère et l’immuable? », s'interroge le magazine culturel Lecthot du 3 février 2016. Néanmoins, cette distribution des valeurs du passager et de l'éternel peut être facilement renversée. Dans une lettre célèbre de 1830, Balzac évoque la mode pour cerner, par opposition, l'évolution imprévisible de la littérature : « la MODE est la fixité même en comparaison des vertiges dont notre littérature est saisie. » (« De la mode en littérature », La Mode, 29 mai 1830). Par sa volonté de système et par ses ambitions de canonisation, la littérature se situe au delà de la mode ; mais par sa sensibilité extrême au changement et par sa démarche irrégulière, elle se situe bel et bien en deçà. La mode provoque incessamment les représentations de la durée dans la littérature, s'instituant comme le lieu où se tressent plusieurs rapports au temps, ainsi que leur intrication profonde.

Nous proposons une réflexion sur la situation de la littérature dans la courte durée, telle qu'elle est engagée et pensée par la mode. Il ne s'agit point de revenir sur les théories de la mode, à la manière de R. Barthes (Système de la Mode, 1967), G. Lipovetsky (The Empire of Fashion, 1994), ou Ulrich Lehmann (Tigersprung: Fashion in Modernity, 2000), ni d'illustrer les représentations de la mode dans les écrits littéraires. Ce qu'on voudrait interroger est l'articulation de la littérature avec la temporalité sous le signe des changements accélérés, mobilisant des micro-économies de la durée – des gestes de transfert, d'adaptation et d'exposition. Car, en dépit de la représentation didactique et institutionnelle, la littérature vit en réalité comme phénomène infiniment variable, qui entraîne une historicité plurielle et imprévisible dans ses développements. La diversité des valeurs et des nécessités qui nourrit les formes « à la mode », la concurrence et la volatilité des emprunts, l'imprédictibilité de leur échec ou de leur succès, constituent la durée fluide et micellaire dans laquelle puise sans répit l'expérience de la littérature. Néanmoins, loin de privilégier la nouveauté frénétique contre la stabilité des canons, la mode permet plutôt d'apercevoir leur métissage et leurs correspondances. Car la mode ne comprend pas seulement les échanges multiples des formes et des nouveautés du jour, mais aussi, par exemple, le vague des « inventions des traditions » qui a accompagné l'émergence des cultures littéraires depuis le XVIIIe siècle, associant un dispositif international et les matériaux locaux. Il n'est donc pas question de jouer l'éphémère contre l'immuable, sinon, comme disait Walter Benjamin dans sa réflexion sur la mode du Livre des passages, de comprendre leur conditionnement réciproque: « Each time, what sets the tone is without doubt the newest, but only where it emerges in the medium of the oldest, the longest past, the most ingrained. » (« Fashion », in The Arcades Project, p. 64).

 

Plusieurs axes d'investigation seront proposés :

(a) Tout d'abord, on aimerait viser les valeurs de la mode dans l'économie des cultures littéraires. Il s'agit de comprendre la capacité d'accueil et la disponibilité des littératures de réagir à des formes, à des activités ou à des postures nouvelles, qui met en évidence les possibles d'un champ ou d'une « archive ». Quelle est-elle la sensibilité d'une culture aux phénomènes de mode ? Quelles forces façonnent son réservoir des citations et des clichés qui nourrit les trends ? Qu'est-ce qui décide, dans un espace donné, l'entrée ou la sortie du mode ? On peut aussi porter un regard aux usages culturaux de l'éphémère, à l'attention particulière qu'une littérature ou une époque accorde au périssable – et remarquer, par exemple, l'importance des « esthétiques » du transitoire dans les cultures antiques ou dans les cultures nationalistes romantiques. Enfin, dans le même cadre de réflexion, on voudrait cerner le partage du stable et de l’éphémère dans la cristallisation des groupements et des tendances littéraires, c'est-à-dire le mélange de vie, d'apparence et de canonisation dans la constitution d'une action collective. Car il s'agit de comprendre, à travers les divers hypostases de la mode, cet autre pôle de l'activité humaine qui, dans les termes de Reinhardt Koselleck, ne relève plus de l'« horizon » stable d'une action, mais du terrain mobile de l'« expérience » ; comprendre à la fois les motivations, les avantages et les coûts pour le maintient d'une telle ressource périssable dans les économies littéraires.

 

(b) Deuxièmement, on veut interroger la prédilection des études littéraires contemporaines pour les phénomènes d'exposition éphémère. Les courtes durées, sont-elles devenus plus importantes aujourd'hui pour la compréhension des faits littéraires ? Par exemple, le concept de posture de Jérome Meizoz (Postures littéraires. Mises en scène modernes de l'auteur, 2007), qui marque le virage de la sociologie vers la caractérisation des situations provisoires : la mise en scène de l'écrivain, le « spectacle » qu'il fait de sa présence, se consomme au niveau des apparences et dans l'intervalle forcément limité d'une performance. On y ajoutera l'infléchissement « aspectuel » des études littéraires, l'intérêt d'une certaine stylistique récente pour les modalités existentielles (voir Marielle Macé, Styles. Critique des nos formes de vie, 2016) – manière, façon, allure, régime, attitude etc. – mobilisant directement les traits les plus volatils de la mode dans le déchiffrement des textes.

 

Calendrier :

Nous attendons votre contribution en italien, anglais ou français jusqu'au 31 mars.